Un article du Nouvel Observateur

Le Nouvel Observateur – 2267 – 17/04/2008 – Télécharger l’article original

Un travail plus social que littéraire

Écrivain public : un vieux métier d’avenir

 

Vivre de sa plume en rédigeant des biographies, des lettres d’amour, des discours pour les maires de village, pourquoi pas ? Des diplômes universitaires revalorisent la fonction. Mais le quotidien est surtout fait de déclarations fiscales ou de courriers de copropriété.
On pense d’emblée à un vieux scribe accroupi ou à l’occupant d’une échoppe bancale nichée dans l’entresol d’un vénérable immeuble à colombages. Un métier forcément disparu avec le recul de l’illettrisme. Pourtant, il suffit de consulter internet pour constater que la fonction d’écrivain public, vieille comme le monde, a encore de beaux jours devant elle. Trois cent mille occurrences sur Google, deux organisations professionnelles (l’Académie des Ecrivains publics de France, fondée en 1980, 300 membres, et le Groupement des Ecrivains Conseils créé en 2002, une centaine d’adhérents) dont les sites croulent sous les demandes de renseignements de postulants enthousiastes mais pas toujours bien armés pour le rôle («Bonjour, je souhaiterai avoir de la documenation sur la profession d’écrivain public», peut-on ainsi Ere sur le site de l’AEPF)… Et, depuis sept ans, la Sorbonne forme des promotions de licenciés es «écrivain public, assistant en démarches administratives et en écritures privées» qui iront exercer leurs talents dans les multiples secteurs que couvre la profession.
Celui des récits de vie est sans doute, sinon le plus noble, celui qui se rapproche le plus de la littérature. La mode des biographies familiales a explosé en 1995. L’agricultrice devenue pianiste, l’administrateur des colonies qui a vu s’écrouler l’empire ou, plus statique, la femme de marin breton qui attendait son homme ont voulu raconter leur vie et confier à une «plume» le soin de recueillir leurs témoignages. Le filon, inépuisable, n’est pourtant plus aussi facile à exploiter. «Jusqu’en 2000, nous n’étions qu’un petit groupe de passionnés de l’écrit et de l’humain, compétents, responsables et pas spécialement obnubilés par les gros sous, raconte sur son site un précurseur, Guillaume Moingeon, fondateur du réseau Nègres pour Inconnus. Puis tout a basculé et un nombre important de personnes sachant vaguement écrire ont vu dans cette activité un moyen de gagner facilement de l’argent, sans scrupules.» Il existerait à ce jour 600 biographes officiellement installés en France et sans doute pratiquement autant qui travaillent au noir.
La biographie est une friandise mais le quotidien de l’écrivain public se nourrit surtout des innombrables demandes de services ponctuels formulées par les particuliers et les entreprises. «On fait de l’administratif comme du privé, explique Catherine Bastien, secrétaire générale de l’AEPF et ancienne prof de lettres installée depuis vingt ans dans le 14e arrondissement de Paris. Lettres de motivation, d’amour ou de rupture, relecture de mémoires d’étudiant, texte d’hommage à lire et à distribuer pendant des obsèques, situations administratives à démêler avec la banque, les impôts ou la copropriété, l’écrivain public doit pouvoir répondre à toutes les demandes.» Une variété qui fait le charme du métier : installée en Seine-et-Marne, Christine Atger, membre du Groupement des Ecrivains Conseils, a ainsi dû pondre en deux mois 42 discours à thème (mariage d’un sapeur-pompier, fermeture d’un bureau de poste, ouverture de la pêche, visite du préfet, ouverture d’un centre commercial…) pour un ouvrage destiné aux élus de petites communes. Catherine Bastien, elle, se souvient des demandes les plus inattendues : «Un courrier au procureur pour se plaindre de persécutions – à l’évidence imaginaires – par des gens qui «suivaient» mon client. Une lettre d’insultes à la concierge. Et une demande de logement envoyée à Cécilia (ex)Sarkozy… qui a répondu.»
Mal identifié, peu considéré, le métier ne fait l’objet d’aucune réglementation. Si les écrivains publics généralistes exerçant en indépendants sont pour la plupart diplômés en lettres, droit, sciences humaines, psychologie ou journalisme, l’accès est ouvert à tous. Dix pour cent arrivent à en vivre correctement (moyenne 1800 euros net par mois), et la plupart exercent d’autres activités à côté (enseignant, journaliste, correcteur). Mais la mise en place de diplômes universitaires d’écrivain public (licence pro et DU) a permis de revaloriser cette profession d’utilité publique en élargissant son champ d’action. Licenciée en sciences de l’éducation, Sarah Wohlgemuth, 30 ans, qui a suivi la formation de Paris-III après une brève expérience de professeur des écoles, vient de décrocher un poste à Nanterre dans un point d’accès au droit subventionné par le conseil général des Hauts-de-Seine. «Au sein d’un réseau qui comprend des assistantes sociales, des psychologues et des avocats, explique-t-elle, j’oriente et j’aide des gens plutôt défavorisés qui se trouvent noyés dans la complexité des démarches administratives. C’est ce côté social qui m’intéressait. Mes prestations sont gratuites pour les usagers, indépendante de l’administration, je fais les choses avec eux, c’est ça qui est essentiel !»
Jusqu’alors, ce travail social de l’écrivain public était largement assuré par des bénévoles au sein des associations. Les mentalités évoluent. «Le diplôme a redonné ses lettres de noblesse à notre profession et nous a crédibilisés aux yeux des administrations susceptibles de nous embaucher, constate Sarah. De plus en plus de municipalités (notamment en Ile-deFrance), conscientes de la fragilité sociale et de la précarisation d’une partie de leurs habitants, développent une politique d’aide aux démarches et au soutien de ces personnes. Cela crée d’importants débouchés dans les points d’accès au droit, les relais d’accès au droit, les maisons de la justice, les centres communaux d’action sociale, les centres socioculturels, les missions locales, les maisons de la jeunesse et de la culture ou les associations.»
«Du travail, il y en a, mais il faut aller le chercher. Les postes de salarié à temps plein sont beaucoup plus rares en régions qu’en Ile-deFrance. Beaucoup d’administrations ignorent encore l’existence de notre diplôme, et c’est à nous de convaincre nos employeurs potentiels», estime Gilles Pruvost, 52 ans, vice-président de Plume et Buvard, l’association des anciens de Paris-III. Cet ancien conseiller à l’ANPE, qui a repris le chemin de l’université en 2005 pour devenir écrivain public, est un passionné de littérature, il anime des ateliers d’écriture pour enfants et étudiants et réalise des biographies. Mais ses stages en prison l’ont fait rebasculer dans le social dont il voulait s’éloigner. Il a monté une association, Mots pour Maux, et convaincu l’administration pénitentiaire de l’utilité de ses services. Il intervient plusieurs jours par semaine dans les établissements pénitentiaires lyonnais pour rédiger les courriers avec les détenus. «Ce sont des moments très intimes avec les prisonniers. Même si les entretiens sont difficiles, on aide vraiment les gens, c’est extrêmement valorisant. Mais cela exige une vraie maturité.»

Dominique Foing
Le Nouvel Observateur – 2267 – 17/04/2008

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